Entretien avec Maurice Roucel

Dans un monde où nous ne pouvons plus nous toucher, les parfums, les objets et les expériences qui apportent des moments sensoriels et intimes prennent toute leur importance. Les besoins croissants en matière d’étreintes et de confort, le rapport à l’intime, au familier et au sentimental, commencent à influencer les parfums, avec la résurgence de notes douces. Si les fleurs vintages comme le mimosa, la rose, la violette et l’iris rappellent les jours heureux et apaisent les âmes, un autre ingrédient pilier de la parfumerie joue un rôle important dans cette recherche de reconnexion avec soi-même et des souvenirs positifs, le musc. Le maître parfumeur Maurice Roucel, qui entretien un lien très particulier avec cette matière, explique en quoi le musc est un excellent vecteur dans cette quête de l’intime.

 

À l’occasion de votre première collaboration avec Fréderic Malle, vous avez choisi le thème des muscs avec le sublime Musc Ravageur. Pourquoi avez-vous choisi ce thème ?
Initialement, il s’agissait d’une création que j’avais proposée en réponse à un dossier d’un autre client que nous n’avions pas gagné. À l’image de cette marque et de son icône, ce parfum faisait référence à une personne très démonstrative, théâtrale, provocante et presque sexuelle. Un jour, Fréderic Malle est venu me voir au nom de Pierre Bourdon et m’a demandé si j’avais une idée forte pour sa collection d’édition de parfums. Je croyais beaucoup à cette création qui dormait dans un tiroir, et j’ai donc décidé de la lui proposer. Après l’avoir légèrement retravaillée, Frédéric Malle a choisi le nom de Musc Ravageur. Avec ce parfum, je voulais, entre autres choses, faire un vrai musc, animal et sensuel, en utilisant également de faux muscs, en poussant ce côté extravagant et provocateur de manière théâtrale.

Musc Ravageur, Édition Frédéric Malle par Maurice Roucel

 

Vos créations sont souvent des parfums très affirmés alors que le musc est une matière douce et enveloppante. Comment conciliez-vous les muscs et le caractère ?
Bien qu’au fil du temps le musc ait acquis une réputation de note douce et enveloppante, le vrai musc est une note extrêmement animale, limite répugnante par moments, et c’est notamment cette facette qui donne du caractère à une création. Ce sont souvent des muscs chauds à l’animalité féline qui ont mené mes créations autour ou avec des muscs. La grande douceur du musc ne s’affirme qu’au bas de la note par la Muscone qui donne cette impression de peau de bébé. C’est une molécule chimique qui est naturellement présente dans le musc à hauteur de 1,7 %, et qui donne un doux charme à cette matière première. De plus, la Muscone est une des rares muscs naturels-synthétiques que je suis capable de sentir parce que je suis anosmique aux autres muscs.


Musc Tapageur, Helmut Lang par Maurice Roucel

 


Musc Panache, Maison Rebatchi par Maurice Roucel

 

Pourquoi parle-t-on des muscs comme d’une matière de la peau ?
Tout simplement car ce sont des molécules qui collent littéralement à la peau. Cela s’explique chimiquement car les muscs sont des molécules très lourdes avec un point d’ébullition élevé et c’est cette propriété qui leur confère non seulement une grande longévité mais aussi une douceur sur la peau. C’est d’ailleurs pour cette raison que de nombreuses solutions de musc ont été utilisées dans de grands classiques tels que Chanel n°5 et Shalimar. D’une certaine manière, j’aime à dire que les muscs sont le lien entre la peau, la matière vivante et le synthétique. Les muscs nous relient au monde naturel et primitif ainsi qu’à notre besoin humain de nous connecter.

Avez-vous un ou plusieurs muscs de prédilection et pourquoi ?
J’ai une affection particulière pour la Muscone car c’est un musc avec lequel j’ai souvent travaillé, olfactivement et scientifiquement, lorsque je travaillais chez Chanel. Pour moi, c’est la molécule musquée, avec une certaine noblesse, qui apporte douceur et moelleux. Chez Symrise nous avons trois muscs qui en sont assez proches : la Globalide, la Macrolide et l’Aurélione. Outre le fait que ces ingrédients sont beaucoup moins chers, ils sont biodégradables, végétaliens et généralement plus propres que les muscs animals, autant de qualités devenues de plus en plus importantes pour les consommateurs d’aujourd’hui.

 

Comment voyez-vous l’avenir des muscs en parfumerie ?
Il y aura toujours des muscs car ce sont des piliers de la création, tout dépend du type de parfum dans lequel vous voulez les utiliser. Le seul défi est de réussir à trouver de nouvelles qualités de muscs. Les dernières innovations en la matière sont les muscs aliphatiques qui, d’un point de vue moléculaire, ont une structure squelettique linéaire plutôt que cyclique, mais la recherche autour de ces ingrédients n’est pas concluante pour le moment. S’ils sont plus présents dès les notes de tête, ils sont cependant moins « long lasting » et donc ne tiennent pas dans la durée. Pour moi, l’avenir de muscs est avant tout entre les mains des chimistes !

La question des muscs a souvent divisé les plus grands parfumeurs. Certains considèrent les muscs comme une matière fade qui brouille la construction olfactive, tandis que d’autres considèrent que les muscs sont des matériaux clés pour le caractère du parfum. Qu’en pensez-vous ?
Tout dépend du type de parfum que vous voulez créer. Pour ma part, je compose des parfums très différemment selon les clients. Par exemple, j’utilise plus timidement les muscs dans des créations plus fraîches et plus aqueuses et a contrario en excès dans des compositions où je souhaite apporter beaucoup de sensualité. Pour moi les muscs sont souvent incontournables pour donner cette sensualité enveloppante aux créations.

Merci à Symrise
www.symrise.com

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