PIERRE CARDIN : VENISE ’59 

C’est dans la boutique du 59, rue du Faubourg Saint-Honoré (adresse dont la collection tire son nom) que Rodrigo Cardin a choisi de dérouler sa vision. Le message, lui, ne souffre aucune ambiguïté : si Venise doit disparaître sous les eaux d’ici 2060, autant y aller bien habillé.

L’Acqua Alta, ce phénomène de marée haute qui transforme depuis des siècles la Place Saint-Marc en piscine improvisée, n’a jamais vraiment inquiété les Vénitiens. On sort les bottes, on lève les tréteaux, on continue. Mais les climatologues sont formels : ce qui était exception deviendra règle, et ce qui était règle deviendra catastrophe. Vers les années 2060, les rues, les palais, les bacari à spritz pourraient bien n’être plus que des souvenirs engloutis. C’est ce vertige, poétique autant que terrifiant , que Rodrigo Cardin a choisi de mettre en scène. La collection convoque tout l’imaginaire de la cité des Doges : les masques de carnaval réinterprétés en pièces graphiques et sculpturales, les capes qui rappellent les silhouettes mystérieuses des nobles vénitiens se glissant dans la brume, l’élégance un peu théâtrale, un peu secrète, d’une ville qui a toujours su que le temps lui était compté. Mais Venise ’59 n’est pas une collection nostalgique. Ce serait trop simple, et Cardin a toujours été trop intelligent pour ça.

L’obsession de Rodrigo Cardin ?  Créer des vêtements d’une légèreté quasi immatérielle, portés sur des combinaisons dites « intelligentes », capables d’interagir avec le corps, de réguler sa température, de dialoguer avec son environnement. De la haute couture qui prend soin de vous, en somme. Comme un médecin, mais avec bien meilleur goût. Ces textiles de nouvelle génération sont associés à des dispositifs mécaniques et des accessoires techniques qui esquissent, selon les mots de la Maison, « une nouvelle relation entre le corps, l’énergie et l’environnement. » On est loin du pull en laine et des gants en cuir. On est très exactement à l’endroit où la mode et la science décident enfin de se parler sérieusement. La soixantaine de modèles présentés oscille entre cette rigueur prospective et une sensualité assumée parce qu’il serait dommage de sauver l’humanité dans des tenues inconfortables.

It is in the boutique at 59, rue du Faubourg Saint-Honoré — the address from which the collection takes its name — that Rodrigo Cardin chose to unfold his vision. The message could not be clearer: if Venice is to disappear beneath the waters by 2060, one might as well go down well dressed.

The Acqua Alta, that tidal phenomenon which has transformed Piazza San Marco into an impromptu swimming pool for centuries, has never truly alarmed the Venetians. Out come the boots, up go the raised walkways, and life goes on. But climatologists are unequivocal: what was once the exception will become the rule, and what was the rule will become catastrophe. By the 2060s, the streets, the palaces, the bacari serving Aperol spritzes may well be nothing but submerged memories. It is this vertigo — as poetic as it is terrifying — that Rodrigo Cardin has chosen to stage. The collection conjures the timeless imagery of the City of Doges: carnival masks reinterpreted as graphic, sculptural pieces; capes evoking the mysterious silhouettes of Venetian nobles slipping through the mist; the slightly theatrical, slightly secretive elegance of a city that has always known its time was running out. But Venice ’59 is not a nostalgic collection. That would be too easy, and Cardin has always been too intelligent for that.

Rodrigo Cardin’s obsession? Creating garments of near-immaterial lightness, worn over so-called “intelligent” bodysuits capable of interacting with the body, regulating its temperature, and engaging with its environment. Haute couture that takes care of you, in short. Like a doctor, but with considerably better taste. These next-generation textiles, combined with mechanical devices and technical accessories, sketch out — in the House’s own words — “a new relationship between body, energy and environment.” We are a long way from the woollen jumper and leather gloves. We are precisely at the point where fashion and science finally decide to have a serious conversation. The sixty-odd looks presented oscillate between prospective rigour and unabashed sensuality — because it would be a shame to save humanity in uncomfortable clothes.

L’engagement ne s’arrête pas à l’imaginaire. Les matériaux choisis racontent eux aussi une histoire : tissus issus des stocks dormants de la Maison, ces rouleaux oubliés dans les réserves qui méritaient mieux que l’obscurité, fibres recyclées, et matières sélectionnées à travers le monde pour leur impact environnemental maîtrisé. Pas de greenwashing ici, pas de capsule « éco-responsable » placardée sur un sac en toile vendu à prix d’or. Une démarche intégrée, réelle, qui fait partie de l’ADN de la collection plutôt que de son marketing.

Ce que dit Venise ’59, au fond, c’est que la mode peut — doit ? — être autre chose qu’un miroir du présent. Elle peut être un outil de pensée, une façon de visualiser ce qui vient et d’y répondre avec intelligence plutôt qu’avec résignation. Cardin l’a toujours su, lui qui dès les années 60 habillait un futur que personne n’avait encore imaginé. Le geste se répète, la planète a changé, l’urgence s’est précisée. Mais l’élan créatif, lui, est intact.

Venise coulera peut-être. La Maison Cardin, elle, continuera à rêver debout.

www.pierrecardin.com

The commitment does not stop at the imagination. The materials chosen tell their own story: fabrics drawn from the House’s dormant stock — those forgotten bolts languishing in storage, deserving of better than obscurity — recycled fibres, and materials sourced from around the world for their controlled environmental impact. No greenwashing here, no “eco-responsible” capsule slapped onto a canvas tote sold at a premium. An integrated, genuine approach, woven into the DNA of the collection rather than its marketing.

What Venice ’59 ultimately says is that fashion can — must? — be something other than a mirror of the present. It can be a tool for thinking, a way of visualising what is coming and responding to it with intelligence rather than resignation. Cardin has always known this — he who, from the 1960s onwards, dressed a future that no one had yet imagined. The gesture repeats itself, the planet has changed, the urgency has sharpened. But the creative impulse remains intact.

Venice may yet sink. The House of Cardin will continue to dream standing up.

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