DOUBLET : IN THE AIR
Sous ses airs de mode facétieuse, Doublet construit depuis plusieurs saisons une proposition plus sérieuse qu’il n’y paraît. La marque japonaise explore une esthétique de la dissonance — entre humour visuel, recherche textile et conscience écologique naissante — qui dit beaucoup de l’époque : une mode en quête de sens, contrainte de réinventer ses récits sans renoncer au désir.
À première vue, Doublet s’inscrit dans un registre ludique. Silhouettes légèrement déplacées, volumes qui semblent hésiter entre le vêtement et l’accessoire, textures qui troublent la lecture immédiate du corps : tout, dans ses collections, relève d’un art du pas de côté. Ce qui pourrait passer pour une fantaisie décorative relève en réalité d’un travail précis sur la perception. La marque ne cherche pas la beauté consensuelle, mais la surprise — ce léger frottement qui fait vaciller nos attentes face à ce que doit être un vêtement « désirable ». Cette esthétique de l’étrangeté douce s’inscrit dans une histoire plus large de la mode contemporaine, marquée par la montée d’un luxe culturellement accessible : non pas démocratisé au sens économique, mais lisible, partageable, immédiatement reconnaissable dans l’espace social et numérique. Doublet ne convoque pas le prestige patrimonial ; elle fabrique une connivence visuelle. Porter la marque, c’est afficher une sensibilité à la dissonance, une manière d’habiter le vêtement comme un commentaire.
La collection Automne-Hiver 2026, articulée autour du thème de l’air, pousse plus loin cette logique de décentrement. Le propos ne s’arrête pas à une métaphore poétique : la marque s’essaie à des matières issues du captage de carbone, à des résines d’origine biologique, à des procédés d’impression reposant sur des dérivés de carbone recyclé . Le geste est symboliquement fort : transformer l’invisible (l’air, la pollution diffuse) en surface tangible, en vêtement. Mais la force du projet tient moins à la promesse technologique qu’à la reconnaissance de ses limites. Les matériaux se révèlent instables, difficiles à maîtriser, parfois peu compatibles avec les exigences industrielles du prêt-à-porter . Là où de nombreuses marques maquillent la complexité sous un discours de solution clé en main, Doublet met en scène l’effort, la friction, la lenteur. Une manière de rappeler que l’innovation textile n’est pas un slogan, mais une chaîne de compromis techniques, économiques et esthétiques. Cette posture trouve un écho particulier dans un contexte où la durabilité est devenue un passage obligé du storytelling de marque. La question n’est plus de savoir qui se dit responsable, mais comment cette responsabilité est mise en forme. Chez Doublet, l’écologie devient une contrainte de création, parfois inconfortable, qui perturbe la silhouette elle-même.
Beneath its playful façade, Doublet has been developing, over recent seasons, a proposition far more serious than it first appears. The Japanese label explores an aesthetic of dissonance—where visual humour meets textile research and an emerging ecological awareness—that speaks volumes about our time: a fashion system in search of meaning, compelled to reinvent its narratives without relinquishing desire.
At first glance, Doublet operates within a playful register. Slightly off-kilter silhouettes, volumes that hover between garment and accessory, textures that disrupt the immediate reading of the body: everything in its collections seems to belong to an art of sidestepping. What might be mistaken for decorative whimsy is in fact a precise exploration of perception. The brand does not pursue consensual beauty, but surprise—that subtle friction that unsettles our expectations of what a “desirable” garment should be. This gentle strangeness is part of a broader history of contemporary fashion, marked by the rise of a culturally accessible luxury: not democratized in economic terms, but legible, shareable, instantly recognizable in social and digital spaces. Doublet does not summon the authority of heritage; it forges visual complicity. To wear the label is to signal an affinity for dissonance, a way of inhabiting clothing as commentary.
The Autumn–Winter 2026 collection, articulated around the theme of air, pushes this logic of displacement even further. The concept extends beyond poetic metaphor: the brand experiments with materials derived from carbon capture, bio-based resins, and printing processes using recycled carbon derivatives. The gesture is symbolically powerful—transforming the invisible (air, diffuse pollution) into a tangible surface, into clothing. Yet the project’s strength lies less in technological promise than in its acknowledgment of limits. The materials prove unstable, difficult to control, at times poorly aligned with the industrial demands of ready-to-wear. Where many brands smooth over complexity with turnkey sustainability narratives, Doublet stages effort, friction, and slowness. It is a reminder that textile innovation is not a slogan but a chain of technical, economic, and aesthetic compromises. This stance resonates in a context where sustainability has become a compulsory chapter in brand storytelling. The question is no longer who claims responsibility, but how that responsibility is given form. At Doublet, ecology becomes a creative constraint—sometimes uncomfortable—that disrupts the silhouette itself.




































































Au-delà de la matière, Doublet travaille le vêtement comme un dispositif narratif. Les volumes qui semblent flotter, se contracter ou se déformer évoquent un corps pris dans des flux d’air, d’informations, de pressions sociales. Le vêtement n’est plus seulement une enveloppe protectrice, mais une interface entre le biologique et le symbolique. Il raconte une époque traversée par l’angoisse climatique, mais aussi par un désir paradoxal de légèreté. C’est là que la marque touche juste : elle ne prêche pas. Elle propose une esthétique de la suspension, une manière de donner forme à une sensation diffuse, celle d’un monde instable, où la mode doit continuer à produire du rêve tout en intégrant ses propres contradictions. Doublet ne prétend pas résoudre la tension entre désir et responsabilité, elle la rend visible, parfois inconfortable, souvent séduisante.
Reste un danger inhérent à ce type de proposition : lorsque l’expérimentation devient un style, elle court le risque de se figer. L’étrangeté peut devenir un code, la surprise une attente prévisible. Toute marque construisant une identité forte se heurte à cette dialectique : comment préserver la capacité de déplacement sans transformer le décalage en simple motif reconnaissable ? Doublet joue, pour l’instant, avec cette frontière. En déplaçant régulièrement son terrain du jeu visuel à la recherche matérielle, du commentaire ironique à l’exploration quasi-scientifique, elle maintient une forme d’instabilité interne. Mais cette stratégie exige un renouvellement constant des questions posées au vêtement. Sans quoi l’expérimentation risque de devenir une posture, plus qu’une véritable méthode.
Doublet avance par touches, par détours, par résistances matérielles. Sa mode préfère l’incertitude au confort du consensus. Une manière de rappeler que la création vestimentaire, aujourd’hui, n’est plus seulement affaire de style, mais de positionnement face au monde et que parfois, faire respirer la mode, c’est accepter qu’elle manque un peu d’air.
Beyond materials, Doublet approaches the garment as a narrative device. Volumes that appear to float, contract, or warp evoke a body caught in currents of air, information, and social pressure. Clothing is no longer merely a protective обол; it becomes an interface between the biological and the symbolic. It tells of a time shaped by climate anxiety, yet also by a paradoxical longing for lightness. Here, the brand strikes a delicate balance: it does not preach. Instead, it proposes an aesthetic of suspension, giving form to a diffuse sensation—that of an unstable world, where fashion must continue to generate desire while integrating its own contradictions. Doublet does not claim to resolve the tension between desire and responsibility; it renders it visible—sometimes uneasy, often seductive.
There remains an inherent risk in such an approach: when experimentation hardens into a style, it risks becoming fixed. Strangeness can ossify into a code; surprise into a predictable expectation. Any brand with a strong identity faces this dialectic: how to preserve the capacity for displacement without turning deviation into a recognizable motif. For now, Doublet plays along this fault line. By shifting its terrain from visual play to material research, from ironic commentary to near-scientific exploration, it sustains a form of internal instability. Yet this strategy demands a constant renewal of the questions posed to the garment. Otherwise, experimentation risks becoming posture rather than method.
Doublet advances by touches, detours, and material resistances. Its fashion favours uncertainty over the comfort of consensus. A way of reminding us that fashion today is no longer merely a matter of style, but of positioning oneself in relation to the world—and that, sometimes, to let fashion breathe is to accept that it may be a little short of air.
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