WALTER VAN BEIRENDONCK : SCARECROW 

Chez Walter Van Beirendonck, la mode n’a jamais été un simple exercice de style. Elle est un langage visuel chargé de symboles, une prise de position sur l’époque. Pour l’automne-hiver 2026-2027, le créateur belge convoque une figure presque folklorique : l’épouvantail. Un corps bricolé, planté dans le paysage, fait pour intimider sans être réellement armé. Une présence à la fois dérisoire et inquiétante. Difficile de trouver métaphore plus juste pour décrire la condition de la jeunesse contemporaine dans une industrie qui consomme ses images aussi vite qu’elle les fabrique.

Sur le podium, les silhouettes semblent assemblées plutôt que construites. Rien n’est lisse, rien n’est définitivement fixé. Les volumes se transforment, les éléments se déplacent, les couches se superposent. Le vêtement devient un objet instable, presque provisoire. Ce n’est pas un hasard si la collection multiplie les dispositifs modulaires : manches amovibles, volumes reconfigurables, accessoires détachables. La silhouette n’est plus une forme figée, mais un organisme adaptable, contraint de muter pour survivre dans un environnement hostile. Visuellement, Van Beirendonck opère un léger déplacement de son vocabulaire habituel. Moins d’explosions chromatiques, plus de continuité dans la palette. Des camaïeux sourds, des tonalités rabattues, comme si la couleur elle-même se faisait plus grave. Ce resserrement visuel n’éteint pas la radicalité : il la rend plus insidieuse. Les matières, elles, continuent de dialoguer dans un frottement permanent : textiles techniques contre lainages traditionnels, surfaces plastifiées contre textures mates. Un langage de la matière qui raconte l’hybridation d’un monde où le naturel et le synthétique cohabitent sans hiérarchie claire.

La singularité de Van Beirendonck réside dans cette manière de faire entrer la violence du monde dans le champ du vêtement sans tomber dans l’illustration littérale. Les références aux armes, aux équipements utilitaires, aux protections corporelles ne relèvent pas du costume mais de l’allusion. Le danger est là, en creux, intégré dans la grammaire du style. Ce n’est pas une mode de combat, mais une mode de l’après : celle d’une génération qui a grandi avec la conscience permanente du risque (climatique, politique, économique) et qui transforme cette inquiétude diffuse en langage esthétique. Le geste est d’autant plus fort qu’il est contaminé par une forme d’innocence revendiquée. Les motifs, les ornements, les objets greffés aux vêtements convoquent un imaginaire presque enfantin : formes naïves, figures animales, éléments ludiques. Comme si le créateur cherchait à préserver, au cœur même d’un vestiaire traversé par la menace, une part de jeu, de maladresse, de poésie primitive. Ce frottement entre dureté du monde et fragilité de l’enfance donne à la collection sa tension la plus émouvante. On n’est pas dans la nostalgie, mais dans une tentative de sauvegarde : retenir quelque chose de l’élan premier avant que le regard social ne le normalise.

For Walter Van Beirendonck, fashion has never been a mere exercise in style. It is a visual language laden with symbols, a statement on the times. For Fall-Winter 2026-2027, the Belgian designer summons an almost folkloric figure: the scarecrow. A makeshift body, planted in the landscape, meant to intimidate without being truly armed. A presence both derisory and unsettling. It is difficult to find a more fitting metaphor to describe the condition of contemporary youth in an industry that consumes its images as quickly as it manufactures them.

On the runway, the silhouettes seem assembled rather than constructed. Nothing is smooth, nothing is definitively fixed. Volumes transform, elements shift, layers overlap. The garment becomes an unstable object, almost provisional. It is no accident that the collection multiplies modular devices: removable sleeves, reconfigurable volumes, detachable accessories. The silhouette is no longer a frozen form, but an adaptable organism, forced to mutate in order to survive in a hostile environment. Visually, Van Beirendonck operates a slight shift from his usual vocabulary. Fewer chromatic explosions, more continuity in the palette. Muted harmonies, subdued tonalities, as if color itself were becoming more somber. This visual tightening does not extinguish the radicalism: it renders it more insidious. The materials, meanwhile, continue to dialogue in permanent friction: technical textiles against traditional woolens, plasticized surfaces against matte textures. A language of matter that narrates the hybridization of a world where the natural and the synthetic coexist without clear hierarchy.

Van Beirendonck singularity lies in this manner of bringing the violence of the world into the realm of clothing without falling into literal illustration. The references to weapons, utilitarian equipment, and bodily protections do not constitute costume but allusion. The danger is there, hollowed out, integrated into the grammar of style. This is not combat fashion, but post-combat fashion: that of a generation that has grown up with the permanent awareness of risk (climatic, political, economic) and that transforms this diffuse anxiety into aesthetic language. The gesture is all the more powerful in that it is contaminated by a claimed form of innocence. The motifs, the ornaments, the objects grafted onto the garments summon an almost childlike imaginary: naive forms, animal figures, playful elements. As if the designer were seeking to preserve, at the very heart of a wardrobe traversed by threat, a part of play, of clumsiness, of primitive poetry. This friction between the harshness of the world and the fragility of childhood gives the collection its most moving tension. This is not nostalgia, but an attempt at safeguarding: retaining something of the initial impulse before the social gaze normalizes it.

Derrière l’esthétique, il y a une lecture très fine du moment culturel que traverse la mode. Les subcultures structurées (punk, rave, goth, hip-hop) ont laissé place à une circulation permanente des signes. Les jeunes générations ne s’agrègent plus autour de codes fixes mais bricolent des identités composites, nourries de références hétérogènes. Van Beirendonck capte ce flottement identitaire dans des silhouettes qui semblent toujours en construction, jamais totalement achevées. L’épouvantail devient alors une figure de l’entre-deux : ni pleinement humain, ni simple objet, une forme instable dans un champ de forces contradictoires. Stratégiquement, cette collection confirme aussi la position singulière de la marque dans l’écosystème de la mode. De nombreuses maisons lissent leurs propositions pour répondre aux logiques de désir globalisé, Van Beirendonck, lui persiste dans une mode de récit, presque d’auteur. Les collaborations industrielles viennent soutenir le propos sans l’édulcorer, comme si le créateur utilisait les outils du marché pour mieux infiltrer son discours critique au cœur du système.

La dimension sociale de cette proposition tient précisément à son refus du slogan. L’épouvantail n’est pas un héros. C’est une figure précaire, exposée, bricolée, qui tient debout tant bien que mal dans un paysage qui le dépasse. En choisissant ce symbole, Walter Van Beirendonck ne célèbre pas la marginalité romantique : il en montre la vulnérabilité. Et rappelle, avec une acuité rare dans la mode contemporaine, que s’habiller, aujourd’hui, n’est pas seulement se montrer,  c’est tenter de se protéger tout en restant visible.

www.waltervanbeirendonck.com

Behind the aesthetic, there is a very fine reading of the cultural moment fashion is going through. The structured subcultures (punk, rave, goth, hip-hop) have given way to a permanent circulation of signs. Younger generations no longer aggregate around fixed codes but cobble together composite identities, nourished by heterogeneous references. Van Beirendonck captures this identity drift in silhouettes that always seem under construction, never fully completed. The scarecrow then becomes a figure of in-betweenness: neither fully human nor simple object, an unstable form in a field of contradictory forces. Strategically, this collection also confirms the brand’s singular position in the fashion ecosystem. While many houses smooth their proposals to respond to the logics of globalized desire, Van Beirendonck persists in a fashion of narrative, almost of authorship. Industrial collaborations come to support the statement without diluting it, as if the designer were using the tools of the market to better infiltrate his critical discourse at the heart of the system.

The social dimension of this proposition lies precisely in its refusal of the slogan. The scarecrow is not a hero. It is a precarious figure, exposed, cobbled together, that stands as best it can in a landscape that surpasses it. In choosing this symbol, Walter Van Beirendonck does not celebrate romantic marginality: he shows its vulnerability. And he reminds us, with a rare acuity in contemporary fashion, that dressing today is not only about showing oneself, but about trying to protect oneself while remaining visible.

www.waltervanbeirendonck.com