KIDILL SS27

Le créateur japonais avait une patte reconnaissable en trois secondes. Il vient de la démonter. « CHAOTIC DISCORD » cache tout ce que KIDILL montrait, et confie la fin du travail à celui qui portera les vêtements.

Douze ans de KIDILL avaient produit un alphabet efficace : le graphisme qui dévore le vêtement, l’empilement punk, la collaboration en série. Un acheteur reconnaissait la marque à distance. Un journaliste savait quoi en écrire. Sueyasu range tout cela au vestiaire et attaque la saison par l’endroit le plus lent et le plus coûteux : le patronage, la matière, les finitions. Le protocole tient en trois gestes de la main. Déchirer le papier. Craqueler la peinture au pinceau. Plier les grandes formes. Sueyasu revendique une envie tardive d’aller chercher la profondeur même du vêtement, et le dit sans détour : après douze ans, c’est le moment. La phrase sonne comme une maturité. Elle ressemble surtout à un pari, ce qui la rend bien plus intéressante. La collection avance par la structure. Vestes, pantalons et chemises ondulent, gonflent, se déforment, conservent la trace d’un mouvement même immobiles. Le moteur reste invisible : une architecture interne saturée de pinces, cette technique de tailleur inventée pour ajuster et discipliner. Sueyasu la retourne. Elle fabrique ici de l’instabilité. Toute la radicalité de la saison tient dans une couture que personne ne verra. KIDILL abandonne l’image pour la charpente.

The Japanese designer had a signature you could name in three seconds. He has just dismantled it. « CHAOTIC DISCORD » hides everything KIDILL used to show, and hands the last of the work to whoever wears the clothes.

Twelve years of KIDILL had produced an efficient alphabet: graphics devouring the garment, punk layering, collaborations by the series. A buyer could recognise the label from across a room. A journalist knew what to write about it. Sueyasu puts all of that away and comes at the season from its slowest, most expensive end: pattern cutting, fabric, finishing. The protocol amounts to three movements of the hand. Tear the paper. Craze the paint with a brush. Fold the large shapes. Sueyasu talks about a late-arriving urge to go after the depth of the garment itself, and says it plainly: after twelve years, this is the moment. It sounds like maturity. It looks more like a wager, which makes it far more interesting. The collection advances through structure. Jackets, trousers and shirts ripple, swell, deform, hold the trace of a movement even when still. The engine stays out of sight: an internal architecture saturated with darts, the tailoring device invented to fit and to discipline. Sueyasu turns it around. Here it manufactures instability. The whole radicality of the season sits in a seam nobody will ever see. KIDILL trades the image for the frame.

Sur les ensembles en denim et les sweat-shirts court un réseau de craquelures. Le procédé est brutal d’artisanat : des découpes maintenues par près de trois cents épingles, recouvertes de couches successives d’une peinture calibrée pour se fendre. La suite appartient au porteur. À l’usage, la pellicule éclate, s’écaille, tombe, et libère les badges et les détails que Sueyasu a enterrés dessous. La collection se révèle donc longtemps après le défilé, chez des inconnus, selon un calendrier que le studio abandonne volontairement. Le punk mise d’ordinaire sur l’instant. Sueyasu mise sur la durée. Le vêtement livré en boutique reste un vêtement en attente. Le principe des strates gouverne le reste du vestiaire. Le tartan explose en patchwork, motif disloqué, zoomé bien au-delà de son échelle d’origine, puis replié sur lui-même pour créer un second décalage au cœur de la silhouette. Chemises, T-shirts et denim reçoivent des feuilles imprimées de graphismes de flyers, siliconées, appliquées directement sur le tissu. La couche superficielle se décolle. Une autre sérigraphie apparaît dessous. Chaque pièce fonctionne comme une coupe géologique. Une collaboration cette saison. Une seule. Le partenaire s’appelle Juicy Couture, et Sueyasu vise ses codes les plus datés : strass, paillettes, motifs d’ailes, la panoplie de la célébrité des années 2000. Il les pousse jusqu’au point de rupture. Les hoodies oversize sont pliés, reconstruits, et ressortent avec un aplomb formel que l’original ignorait. Le marché regorge de clins d’œil Y2K faciles. KIDILL préfère démonter la pièce et regarder ce qu’il y a dedans.

CHAOTIC DISCORD, désaccord, dissonance. On pourrait y lire un commentaire sur l’époque et son bazar. Sueyasu écarte cette lecture. Son idée tient en une ligne : s’éloigner exprès de tout ce qu’on tient pour légitime ou authentique. Puis il enchaîne sur son propre doute, et c’est ce qui le rend crédible. Dit comme ça, l’intention se tient. Reste qu’il ignore lui-même si cette forme est belle. Vient ensuite la phrase la plus juste de la saison. Le chaos vieillit. Il se range. Un jour il devient un uniforme comme un autre et se met à ressembler à une réponse. Sueyasu refuse de valider ce moment. Il préfère garder des secrets à l’intérieur du vêtement. Tout se tient : les badges sous la peinture, la sérigraphie sous le silicone, les pinces sous la doublure. Chaque fois, il s’agit de faire attendre celui qui regarde. Voilà une maison de douze ans qui choisit de compliquer sa propre lecture au moment précis où elle pouvait la vendre. La curiosité des débuts tient toujours le travail, par gestes organiques et spontanés, et ouvre une série de futurs auxquels Sueyasu admet ne pas encore avoir de réponse. Il devrait rester dans cet état le plus longtemps possible. C’est là que les vêtements respirent.

Across the denim sets and the sweatshirts runs a network of cracks. The process is brutally artisanal: cut sections held by nearly three hundred pins, then covered in successive coats of a paint calibrated to split. What follows belongs to the wearer. With use the film breaks, flakes, falls away, releasing the badges and the details Sueyasu buried underneath. The collection reveals itself long after the show, on strangers, on a timetable the studio deliberately gives up. Punk usually bets on the instant. Sueyasu bets on duration. The garment that reaches the shop floor is a garment still waiting. The logic of strata governs the rest of the wardrobe. Tartan detonates into patchwork, the check dislocated, zoomed far past its original scale, then folded back on itself to create a second slippage at the centre of the silhouette. Shirts, T-shirts and denim take printed sheets of flyer graphics, siliconed, applied straight onto the cloth. The top layer peels. Another screenprint appears beneath. Each piece works like a geological section. One collaboration this season. Only one. The partner is Juicy Couture, and Sueyasu goes for its most dated codes: rhinestones, sequins, wing motifs, the full 2000s celebrity kit. He pushes them to breaking point. The oversized hoodies are folded, rebuilt, and come back with a formal poise the original never had. The market is full of easy Y2K winks. KIDILL would rather take the piece apart and look at what is inside.

CHAOTIC DISCORD: disagreement, dissonance. It would be easy to read a comment on the times and their mess. Sueyasu waves that reading away. His idea fits on a single line: to move deliberately away from anything held to be legitimate or authentic. Then he follows it with his own doubt, and that is what makes him credible. Put like that, the intention holds. Except that he does not know himself whether this form is beautiful. Then comes the truest sentence of the season. Chaos ages. It settles. One day it becomes a uniform like any other and starts to look like an answer. Sueyasu refuses to ratify that moment. He would rather keep secrets inside the clothes. It all coheres: the badges under the paint, the screenprint under the silicone, the darts under the lining. Each time, the point is to make the viewer wait. Here is a twelve-year-old house choosing to complicate its own legibility at the precise moment it could have sold it. The curiosity of the early days still drives the work, through organic and spontaneous gestures, and opens a set of futures to which Sueyasu admits he has no answer yet. He should stay in that state as long as he can. That is where clothes breathe.

KIDILL Spring Summer 2027, « CHAOTIC DISCORD ».
Design : Hiroaki Sueyasu.
Collaborations : Juicy Couture, Hizume, Kids Love Gaite, Kurage, Create Clair, Kirin Tailors, Reverie.