IMPERFECT FORTGENS
Dans un appartement parisien aux moulures fatiguées, la marque néerlandaise a dévoilé sa collection automne-hiver 2026. Loin du spectacle, une proposition radicale : faire du canapé défoncé une inspiration vestimentaire.
Chez Camiel Fortgens, le mobilier domestique n’est pas une simple source d’inspiration mais un vocabulaire technique à part entière. Pour sa collection automne-hiver 2026, présentée lors de la Fashion Week parisienne dans l’intimité contrainte d’un appartement haussmannien, le designer néerlandais poursuit son exploration obsessionnelle du banal magnifié, du quotidien retourné comme un gant. Depuis son émergence en 2014, diplôme de la Design Academy d’Eindhoven en poche, jamais d’école de mode au compteur, Fortgens cultive cette position d’outsider. Une posture revendiquée qui lui permet d’ignorer les codes établis, de contourner les diktats saisonniers, de bricoler là où d’autres conceptualisent. Son vestiaire ? Une suite d’accidents contrôlés, de ratés assumés, de finitions volontairement inachevées. Un langage esthétique qui résonne étrangement bien avec l’époque : celle du fait-main valorisé, de l’imperfection comme signature, du luxe discret contre l’ostentation logoïsée.
La palette d’AW26 ne cherche pas à séduire : brun boueux, gris délavé, vert terreux. Des tonalités qui évoquent moins la nature fantasmée des mood boards Instagram que la réalité matérielle des textiles vieillis, des cuirs patinés, des tissus d’ameublement fanés par le temps. Fortgens puise directement dans le vocabulaire domestique : ces matières qu’on touche quotidiennement sans y penser, armuré de laine grattée, jacquard usé, cuir de canapé marqué par des années d’usage. Le geste est précis : transformer l’horizontalité du mobilier en verticalité vestimentaire. Les jupes-rideaux conservent leur structure plissée comme un souvenir architectural. Les vestes reprennent la souplesse affaissée du cuir de fauteuil club. Les sacs réinterprètent le rembourrage, le capitonnage, les coutures apparentes de la sellerie. Chaque pièce porte la trace de sa genèse fonctionnelle, refuse le lissage esthétique, assume ses coutures décousues, ses ourlets approximatifs, ses finitions brutes.
Car c’est bien là que réside la singularité Fortgens : dans cette capacité à systématiser l’accident, à industrialiser l’artisanal, à produire en série le fait-main. Un paradoxe que la marque résout par une approche quasi-architecturale de la déconstruction. Les pièces peuvent se porter ensemble ou séparément, s’empiler, se superposer, créant des combinaisons multiples à partir d’éléments modulables. Une logique de vestiaire par strates qui répond autant à une nécessité économique (maximiser les possibilités à partir d’une garde-robe restreinte) qu’à une vision esthétique cohérente. Cette approche trouve un écho particulier dans le paysage actuel de la mode. Face à la spirale des prix du luxe traditionnel et aux difficultés de rentabilité des marques émergentes, Fortgens occupe un territoire intermédiaire : celui du luxe accessible et assumé, fabriqué en Europe avec des matières nobles, vendu à des prix élevés mais justifiés par la qualité d’exécution. Un positionnement qui séduit une clientèle jeune, éduquée, pour qui le vêtement est moins un marqueur social qu’un objet de contemplation quotidienne.
In a Parisian apartment with weary moldings, the Dutch label unveiled its fall-winter 2026 collection. Far from spectacle, a radical proposition: turning the sagging sofa into sartorial inspiration.
At Camiel Fortgens, domestic furniture isn’t merely a source of inspiration but a technical vocabulary unto itself. For his fall-winter 2026 collection, presented during Paris Fashion Week in the constrained intimacy of a Haussmann apartment, the Dutch designer continues his obsessive exploration of the magnified mundane, the everyday turned inside out like a glove. Since emerging in 2014, Design Academy Eindhoven diploma in hand, never a fashion school on his resume, Fortgens has cultivated this outsider position. A claimed stance that allows him to ignore established codes, circumvent seasonal dictates, to tinker where others conceptualize. His wardrobe? A series of controlled accidents, assumed failures, deliberately unfinished finishes. An aesthetic language that resonates strangely well with our times: that of valorized handcraft, imperfection as signature, discreet luxury against logoized ostentation.
The AW26 palette doesn’t seek to seduce: muddy brown, faded gray, earthy green. Tonalities that evoke less the fantasized nature of Instagram mood boards than the material reality of aged textiles, patinated leathers, upholstery fabrics faded by time. Fortgens draws directly from the domestic vocabulary: those materials we touch daily without thinking—scratchy wool armure, worn jacquard, sofa leather marked by years of use. The gesture is precise: transforming furniture’s horizontality into vestimentary verticality. The curtain-skirts retain their pleated structure like an architectural memory. The jackets reclaim the sagging suppleness of club chair leather. The bags reinterpret padding, quilting, the visible seams of upholstery. Each piece bears the trace of its functional genesis, refuses aesthetic smoothing, assumes its undone seams, approximate hems, raw finishes.
For this is where Fortgens’ singularity resides: in this capacity to systematize the accident, to industrialize the artisanal, to mass-produce the handmade. A paradox the label resolves through an almost architectural approach to deconstruction. Pieces can be worn together or separately, stacked, superimposed, creating multiple combinations from modular elements. A layered wardrobe logic that responds as much to economic necessity (maximizing possibilities from a restricted wardrobe) as to a coherent aesthetic vision. This approach finds particular echo in fashion’s current landscape. Faced with the price spiral of traditional luxury and the profitability struggles of emerging brands, Fortgens occupies an intermediate territory: that of accessible yet assumed luxury, manufactured in Europe with noble materials, sold at elevated but execution-justified prices. A positioning that seduces a young, educated clientele for whom clothing is less a social marker than an object of daily contemplation.































La force de Fortgens tient aussi à sa capacité à dialoguer avec les codes du vestiaire masculin traditionnel (la veste en cuir, le pantalon de travail, la chemise blanche) tout en les déformant suffisamment pour les rendre étrangers. Ses pièces ne sont jamais tout à fait des citations ni vraiment des inventions. Elles oscillent entre familiarité et inquiétante étrangeté, entre confort bourgeois et esthétique post-industrielle. Cette tension se lit dans l’approche même de la construction : des finitions laissées apparentes, une déconstruction assumée, des détails exposés plutôt que dissimulés. Les pièces dialoguent avec les archétypes du vestiaire traditionnel (la veste, le pantalon, la chemise) mais refusent leur perfection lisse. Fortgens ne cache rien : ni les coutures, ni les assemblages, ni le processus de fabrication. Cette transparence constructive évoque les recherches de Martin Margiela sur la déconstruction, mais sans la froideur conceptuelle. Ici, l’imperfection artisanale cherche moins à questionner qu’à habiter le corps.
Choisir de présenter sa collection dans un appartement parisien plutôt que dans un défilé traditionnel n’est pas anecdotique. Ce cadre domestique renforce le propos : le vêtement comme extension de l’espace habité, comme mobilier portable. Les mannequins évoluent entre canapés et bibliothèques, brouillant les frontières entre intérieur et extérieur, entre chez-soi et monde urbain. Cette mise en scène intime rappelle que Fortgens ne cherche pas la viralité mais la contemplation. Ses vêtements demandent du temps, un regard attentif, une certaine complicité. Ils s’adressent moins à la masse qu’à une tribu dispersée, connectée par un goût commun pour l’irrégulier, le non-fini, le légèrement désaxé. La mode change vite, trop vite peut-être. Fortgens ne prétend pas inverser le mouvement. Il se contente d’occuper un autre tempo : celui des matières qui s’apprivoisent, des coupes qui se bonifient à l’usage. Pas de grand soir vestimentaire, juste un recalibrage discret de ce qui fait valeur. Dans l’économie de l’attention immédiate, parier sur la lenteur relève presque de l’insolence.
Fortgens’ strength also lies in his ability to dialogue with traditional masculine wardrobe codes (the leather jacket, work trousers, the white shirt) while deforming them enough to render them strange. His pieces are never quite citations nor truly inventions. They oscillate between familiarity and uncanny estrangement, between bourgeois comfort and post-industrial aesthetics. This tension reads in the very approach to construction: exposed finishes, assumed deconstruction, details displayed rather than concealed. The pieces dialogue with traditional wardrobe archetypes (jacket, trousers, shirt) but refuse their smooth perfection. Fortgens hides nothing: neither seams, nor assemblages, nor the manufacturing process. This constructive transparency evokes Martin Margiela’s research into deconstruction, but without the conceptual coldness. Here, artisanal imperfection seeks less to question than to inhabit the body.
Choosing to present his collection in a Parisian apartment rather than a traditional runway is not anecdotal. This domestic setting reinforces the message: clothing as an extension of inhabited space, as portable furniture. Models move between sofas and bookshelves, blurring boundaries between interior and exterior, between home and urban world. This intimate staging recalls that Fortgens doesn’t seek virality but contemplation. His clothes demand time, an attentive gaze, a certain complicity. They address less the masses than a dispersed tribe, connected by a shared taste for the irregular, the unfinished, the slightly off-kilter. Fashion changes fast, too fast perhaps. Fortgens doesn’t claim to reverse the movement. He simply occupies another tempo: that of materials to be tamed, cuts that improve with wear. No great sartorial revolution, just a discreet recalibration of what constitutes value. In the economy of immediate attention, betting on slowness borders on insolence
Credits
Photography: @yannicaloghiris
Photography: @florishenricuskoopman
Casting: @felixmgmt
Led hair: @leanne_niekerk using @authenticbeautyconcept
Lead makeup: @anhnguyaen using @ellisfaascosmetics
Producer: @luchueber
Styling & Production : Team C.F
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