MAOUSSI
[FR] MAOUSSI: Amour et survie à Belleville
Une souris, une Danoise, un réfugié congolais : Charlotte Schiøler réinvente la comédie sociale.
Et si une souris en disait plus sur notre rapport à l’autre qu’un long discours ? C’est le pari réussi de Maoussi, comédie aigre-douce qui bouleverse les codes du cinéma sur l’immigration. Dans l’appartement parisien de Babette, une Danoise quadragénaire, débarque Edo, réfugié congolais. Entre eux, Maoussi la souris s’immisce, devenant malgré elle le ciment fragile de leur relation impossible.
Le personnel devient politique.
Charlotte Schiøler ne cache pas les origines autobiographiques de son film. Quelques années plus tôt, elle a vécu une histoire d’amour avec un musicien réfugié qui s’est soldée par un sentiment d’inachevé. « Je n’avais pas compris sa peur d’être renvoyé dans son pays, ni son besoin urgent de se marier. J’étais persuadée qu’il pouvait obtenir ses papiers grâce à son talent », raconte la cinéaste. Ce décalage entre mode survie et quête romantique devient le moteur narratif du film. Mais plutôt que de verser dans le drame social convenu, Charlotte Schiøler opte pour une fable moderne teintée de burlesque. Son héroïne porte des bigoudis, trébuche, fait des maladresses. Le rire devient ici une arme de résistance, une façon de survivre à l’absurdité des situations. « Quand j’ai appris que mon amoureux avait épousé quelqu’un d’autre, j’ai éclaté de rire en appelant mon meilleur ami », confie-t-elle. Cette distance salvatrice irrigue tout le film.
La souris comme métaphore incisive.
L’idée de la souris s’est imposée presque par hasard, mais son potentiel symbolique est exploité avec finesse. Maoussi incarne à la fois le lien éphémère entre Babette et Edo, et, vue à travers le regard des autres, le parasite indésirable. La scène chez le dératiseur cristallise cette ambivalence : son discours sur les rongeurs qui « se reproduisent à l’infini » résonne comme un écho glaçant des discours xénophobes contemporains. « J’avais en mémoire cette phrase de Bush après le 11 septembre : ‘C’est eux ou nous' », explique Charlotte Schiøler. « Ce parallèle fait depuis trop longtemps avec les réfugiés m’exaspère. » Le film ne prêche pas, il provoque une réflexion par le décalage et l’absurde, fidèle en cela à la tradition satirique que la réalisatrice explore depuis ses pièces de théâtre.
Un cinéma physique et charnel.
Passée par la danse africaine et la compagnie d’Elsa Wolliaston, Charlotte Schiøler construit une mise en scène profondément organique. Les corps parlent autant que les mots : Babette danse pour échapper à son âge et sa solitude, Edo joue des percussions comme une ancre face à la précarité. Le choix du scope accentue les distances physiques entre les personnages, traduisant visuellement l’écart de leurs situations respectives. Face à la caméra, Moustapha Mbengue (vu dans Amin, La Croisade, Les Cinq Diables) compose un Edo d’une force tranquille bouleversante. Charlotte Schiøler elle-même endosse le double rôle d’actrice et réalisatrice, un exercice périlleux qu’elle assume pleinement. « Quand on joue, on joue. Puis on sort, on regarde le combo, et on rejoue si nécessaire. » Cette rigueur se ressent dans la justesse du jeu.
Oser la fin ouverte.
Pas de mariage salvateur ni de happy end à l’eau de rose. Edo continue sa route, Babette reste sur le quai. « Un happy end aurait signifié qu’elle l’épouse et qu’il obtient ses papiers. Je ne voulais pas de ça », affirme Charlotte Schiøler. « Les réfugiés sont des héros. On les voit comme des parasites sans se rendre compte de ce qu’ils traversent. » Cette fin suspendue, entre espoir et désillusion, évite l’écueil du film à message tout en refusant le cynisme facile. Elle laisse le spectateur face à ses propres projections, libre de croire ou non à une seconde chance pour ce couple improbable.
Un cinéma d’auteure exigeant.
Premier long métrage de Charlotte Schiøler, Maoussi s’inscrit dans une veine de cinéma français qui ose mêler les genres sans renier l’engagement. Loin du misérabilisme compassionnel, le film traite de l’immigration par le prisme intime d’une histoire d’amour bancale. La distribution mélange acteurs français reconnus (Olivier Rabourdin, Paul Hamy, Anne Suarez) et talents venus d’ailleurs, à l’image d’un Paris cosmopolite trop rarement représenté à l’écran. Avec sa musique décalée signée Christine Moreau et son esthétique soignée, Maoussi prouve qu’on peut faire du cinéma politique sans renoncer à la légèreté. Une proposition rare, portée par une cinéaste qui assume ses contradictions et fait de l’altérité son territoire de prédilection.
[EN] MAOUSSI: Love and Survival in Belleville
A mouse, a Dane, a Congolese refugee: Charlotte Schiøler reinvents social comedy
What if a mouse could reveal more about our relationship with the other than any lengthy discourse? This is the successful wager of Maoussi, a bittersweet comedy that upends the codes of cinema about immigration. In the Parisian apartment of Babette, a fortysomething Danish woman, arrives Edo, a Congolese refugee. Between them, Maoussi the mouse intrudes, becoming despite herself the fragile cement of their impossible relationship.
The Personal Becomes Political.
Charlotte Schiøler makes no secret of the autobiographical origins of her film. Several years ago, she experienced a love affair with a refugee musician that left her with a sense of incompletion. « I didn’t understand his fear of being sent back to his country, nor his urgent need to get married. I was convinced he could obtain his papers thanks to his talent, » recounts the filmmaker. This disconnect between survival mode and romantic quest becomes the film’s narrative engine. But rather than lapse into conventional social drama, Schiøler opts for a modern fable tinged with burlesque. Her heroine wears curlers, stumbles, makes blunders. Laughter here becomes a weapon of resistance, a way to survive life’s absurdities. « When I learned that my lover had married someone else, I burst out laughing while calling my best friend, » she confides. This saving distance permeates the entire film.
The Mouse as Incisive Metaphor.
The mouse idea emerged almost by chance, but its symbolic potential is exploited with finesse. Maoussi embodies both the ephemeral bond between Babette and Edo and, seen through others’ eyes, the undesirable parasite. The scene at the exterminator’s crystallizes this ambivalence: his discourse on rodents that « reproduce infinitely » resonates as a chilling echo of contemporary xenophobic rhetoric. « I had in mind Bush’s phrase after September 11th: ‘It’s them or us,' » explains Schiøler. « This parallel drawn for far too long with refugees infuriates me. » The film doesn’t preach; it provokes reflection through displacement and absurdity, faithful in this to the satirical tradition the director has explored since her theater work.
A Physical and Visceral Cinema.
Having trained in African dance with Elsa Wolliaston’s company, Schiøler constructs a profoundly organic mise-en-scène. Bodies speak as much as words: Babette dances to escape her age and solitude, Edo plays percussion as an anchor against precarity. The choice of scope accentuates the physical distances between characters, visually translating the gap in their respective situations. Before the camera, Moustapha Mbengue (seen in Amin, The Crusade, The Five Devils) composes an Edo of devastating quiet strength. Charlotte Schiøler herself assumes the double role of actress and director, a perilous exercise she fully embraces. « When you’re acting, you act. Then you step out, watch the monitor, and reshoot if necessary. » This rigor shows in the precision of the performances.
Daring the Open Ending.
No redemptive marriage or saccharine happy ending. Edo continues on his path, Babette remains on the platform. « A happy ending would have meant her marrying him and him getting his papers. I didn’t want that, » affirms Schiøler. « Refugees are heroes. We see them as parasites without realizing what they go through. » This suspended ending, between hope and disillusion, avoids the pitfall of message-driven cinema while refusing easy cynicism. It leaves viewers facing their own projections, free to believe or not in a second chance for this improbable couple.
Demanding Auteur Cinema.
Charlotte Schiøler’s debut feature, Maoussi belongs to a vein of French cinema that dares to blend genres without renouncing engagement. Far from compassionate miserabilism, the film treats immigration through the intimate prism of a lopsided love story. The cast mixes recognized French actors (Olivier Rabourdin, Paul Hamy, Anne Suarez) with talents from elsewhere, reflecting a cosmopolitan Paris too rarely represented onscreen. With its offbeat score by Christine Moreau and refined aesthetics, Maoussi proves one can make political cinema without forsaking lightness. A rare proposition, carried by a filmmaker who embraces her contradictions and makes otherness her chosen territory.

MAOUSSI
De Charlotte Schiøler. Avec Moustapha Mbengue, Charlotte Schiøler, Elsa Wolliaston. 1h15. Distribué par CSE Productions.
Directed by Charlotte Schiøler. With Moustapha Mbengue, Charlotte Schiøler, Elsa Wolliaston. 1h15. Distributed by CSE Productions.
www.maoussilefilm.com
Voir le film To watch the film
www.arte.tv
You may also like
« Prince Charmant », le retour de Doc Gyneco
Après les chefs d’œuvres que sont ses deux premiers albums Première Consultation et Liaison
Guy Boley, Lauréat du 90ème Prix Des Deux Magots
Comptant parmi les plus anciennes et prestigieuses distinctions littéraires françaises, le Prix de
LES EXTATIQUES DESCENDENT DANS LES SOUS-SOLS DE PARIS LA DÉFENSE
En surface, Paris la Défense est un vaste musée à ciel ouvert, avec ses 50 œuvres d’art acc
